— Préambule

Ce que sont les communs

Je me garderai ici de définir ce que sont les (biens) communs, de grand·e·s praticien·ne·s s'y étant déjà atelé·e·s . Je rappellerai simplement que la notion de (Biens) Communs est issue des travaux d’Elinor Ostrom (Prix Nobel d’économie en 2009 pour ses travaux sur ce sujet) dès les années 60, s’agissant d’un “ensemble de ressources collectivement gouvernées, au moyen d’une structure de gouvernance assurant une distribution des droits entre les partenaires participant au commun (commoners) et visant à l’exploitation ordonnée de la ressource, permettant sa reproduction sur le long terme.”

Ces communs incluent donc à la fois les ressources en elles-mêmes, les règles de gouvernance commune, ainsi que les interactions sociales de la communauté.

Dans le domaine du numérique & de la culture, il est particulièrment intéressant d’étudier les (biens) communs de la connaissance (ou “communs informationnels”) mais aussi d’élargir aux pratiques, usages, interactions et moyens de facilitations.

Ce que les communs ne sont pas

  • Les communs ne sont pas gratuits ni à opposer au commerce ou à la marchandisation, ils ne s’opposent pas au secteur privé,
  • ils n’appauvrissent pas les droits (d’auteur·rice, d’exploitation, de diffusion, du travail…) ni ne fragilisent l’économie en l’ouvrant à une übérisation généralisée,
  • ils ne s’opposent pas à la créativité ni à l’innovation,
  • ils ne représentent pas le retour d’idéologies néo-anarchistes ni néo-libérales.

— Cultures libres

Pour mémoire, Open Source (“dont le code est ouvert et documenté”) ne signifie pas nécessairement Libre : le terme open induit un double sens en français (“ouvert” ou “libre”), qui entre en résonance avec le terme free qui peut signifier “libre” ou “gratuit”. L’Open Source n’est donc pas nécessairement libre ni gratuite : les GAFAM, qui entretiennent la confusion, développent depuis longtemps certains codes en Open Source sous une logique propriétaire & de dépendance…

⋄ Les communs comme fondement des logiciels libres

C’est Richard Stallman qui, en créant en 1983 le cœur d’un système d’exploitation non propriétaire (GNU/Linux) a le premier fait coïncider les libertés individuelles & collectives avec les productions informatiques. En initiant ainsi le mouvement du logiciel libre il tue dans l’œuf toute velléité de préemption & d’exclusivité commerciale. Par la suite, il créé l’expression de Free/Libre and Open Source Software (FLOSS) afin de lever l’ambiguïté engendrée par le terme free, là où Tristant Nitot préfère quant à lui utiliser Systèmes Informatiques Redonnant le Contrôle aux utilisateurs (SIRCUS) afin de renforcer la contribution que le logiciel libre apporte au collectif des utilisateur·rice·s.

Les communs numériques prennent source dans le logiciel libre en tant qu’ils respectent les libertés des utilisateur·rice·s : “liberté d’exécuter, de copier, de distribuer, d’étudier, de modifier et d’améliorer ces logiciels” (Free Software Foundation).

Bernard Stiegler, s’inspirant des théories marxistes, voit dans “le logiciel libre une nouvelle matrice économique d’organisation du travail, qui crée une valeur d’un nouveau type, extrêmement efficiente, qui produit un processus de déprolétarisation. […] Les individus développent des savoirs, les partagent, et utilisent les machines pour augmenter leurs savoirs qui sont véritablement porteurs d’un processus de transformation.” (Radio Debout, 2016).

Le web, fortement favorisé par les logiciels libres, peut être considéré comme un commun global de l’humanité, au même titre que la santé, la faune & la flore sauvages ou le climat. Ainsi la dynamique des communs permet-elle d’inclure, plus largement, le soutien aux médias indépendants & à la liberté de l’information.

⋄ Les communs comme renversement de la charge juridique (les licences libres)

Dans ce contexte, l’étayage juridique est primordial : Richard Stallman le sait et invente en 1991 la licence libre GNU General Public Licence (GNU/GPL) , en y ajoutant un ingrédient de choix, le copyleft, qui verrouille les ré-exploitations futures sous les mêmes conditions. Dix ans plus tard, Lawrence Lessig lance avec l’aide d’Aaron Swartz les licences Creative Commons (dont certaines sont libres : CC0, CC BY et CC BY-SA) pour l’ouverture des savoirs & des contenus. D'autres licences libres, nombreuses et variées , ont vu le jour depuis, visant toutes à allier respect des droits d’auteurs & propriétés intellectuelles et garantie de jouissance des libertés.

Les licences libres renversent ainsi la charge juridique : plutôt que de placer l’énergie dans le contrôle et l’exploitation des droits individuels réservés, à grands renforts de juristes et d’avocats, il s’agit de la placer dans l’ouverture et la libération en édictant les conditions collectives comme préalable. Ce cadre juridique permet de sortir des modèles de brevets (enclosure d’exclusivité) & de surveillance (enclosure de rivalité), qu’implique la capitalisation, pour placer la valeur sur les dynamiques reproductive & générative.

Les licences libres présentent aujourd’hui la colonne vertébrale des communs en assurant leur protection contre les phénomènes d’enclosures.


— Société

⋄ Les communs comme changement de modèle politique

Les communs servent fondamentalement ce que Bernard Stiegler appelle la déprolétarisation. Si l’accumulation, la spéculation et l’expansion dans un monde considéré comme sans limite, correspondent au modèle capitaliste primaire, les valeurs sur lesquelles reposent les communs visent au contraire à redonner du pouvoir d’agir dans sa pleine et juste mesure. Silvia Federici nous rappelle que partout où les méthodes du capital (qui considère que seul l’argent est productif) ont œuvré, cela a abouti à “la destruction des richesses communes”. Cela ne signifie pas pour autant que les communs ne peuvent pas servir à nourrir la rentabilité des entreprises, mais plutôt que celle-ci doit s’intégrer aux grands principes des communs pour fructifier.

La chercheuse américaine évoque notamment les communs autochtones qui préexistaient avant l’arrivée des européens en Amérique. Ils étaient fondés sur des bases juridiques établies, contrairement aux idées reçues, et visaient à considérer la terre en tant que source reproductrice gérée par le collectif selon les besoins de chacun·ne·s. La propriété existait en commun, selon un principe de partage des terres identifiées pour chaque cellule familiale, dans une démarche de bienveillance à l’égard des sols et de soin du vivant. Cette conception d’un socle reproductif est tout à fait intéressante à exploiter pour penser les communs et particulièrement en matière de numérique culturel.

Pourrait-on ainsi imaginer des communs intégrant un modèle de jachère numérique, géré par plusieurs collectifs ayant la possibilité de se nourrir de leurs parcelles respectives, en contribution collective ? Cela aurait l’avantage de laisser le temps aux communs de polliniser, de s’enraciner, ou… de disparaître. Pour alimenter cette réflexion, je pense notamment au jardin en mouvement de Gille Clément dont la friche est favorable au “foisonnement des espèces” & à l’épanouissement du biotope.

D’autres changement de modèle politique affleurent par ailleurs, valorisant tantôt l’autogouvernance des communs, en dehors de la main mise des institutions ou de l’État, tantôt de nouvelles utopies pour une société plus égalitaire et plus en harmonie avec le vivant.

⋄ Les communs comme condition du service public

Et si la dynamique des communs permettait au service public de poser (réellement) des conditions d’existence fondamentales en accord avec ses missions afin de renforcer (voire retrouver) sa souveraineté — numérique par exemple —, rendre ses actions transparentes en continu, de manière dynamique et plus seulement en fonction de contraintes juridiques — telles que les marchés publics par exemple —, et déployer une accessibilité universelle de son offre — en matière de services numériques par exemple — ? Si les biens publics sont considérés comme des biens communs, alors le service public — “garant de la jouissance commune” — entre alors dans cette démarche. Il s’agirait selon Bernard Stiegler de “repenser [véritablement] la puissance publique”, en s’appuyant sur un socle — humain, juridique, technologique… — qui lui assure une assise légitime afin de lui permettre de dynamiser les coopérations et de valoriser ses ressources.

Concevoir le service public en tant que commun permet de légitimer sa contribution auprès de l’ensemble de la communauté des personnes / publics / usagers et d'envisager les ressources (pratiques, services, relations, médiations, outils, expositions, œuvres …) qu’il produit comme un bien commun total. D’autre part, cela permet de renforcer sa résistance aux enclosures, ces appropriations illégitimes qui visent à détourner les communs ou à les dénaturer, notamment en favorisant un cercle restreint de bénéficiaires ou en poussant vers des modèles d’accumulation, de rivalités ou d’exclusivités.

Ainsi, un service public basé sur les communs opérants, viserait à

  1. développer (ou renforcer) les communs par principe (et non par exception ou par contrainte)
  2. les protéger des phénomènes d’enclosures (rivalité, exclusivité…) en s’appuyant notamment sur les licences libres (ou le domaine public).

— Économie

⋄ Les communs comme transformation du modèle de production

Le modèle de la Fab City est tout à fait intéressant à explorer pour envisager une nouvelle ambition économique “glocale” (qui soit à la fois globale et ancrée dans le local). Pour mémoire, il s’agit de sortir d’un système de production qui favorise les inégalités sociales, la sur-exploitation des sols, la destruction des espèces vivantes et de leurs potentiels reproductifs, les transports à forte empreinte carbone, visant à produire aux bénéfices d’une quantité infime de personnes sur la planète des objets-déchets (Product In - Trash Out). A contratio, le modèle Data In - Data Out permet d’ancrer localement la production en s’appuyant sur l’économie circulaire et la coopération égalitaire. Chacun peut ainsi constituer son commun, ouvert et reproductible, ré-exploitable à l’autre bout de la planète et adaptable aux spécificités du contexte local.

Les méthodologies des Laboratoires de fabrication (FabLabs) et des Makers répondent de ce modèle à travers le développement de “réseaux de laboratoires locaux”. Elles ancrent les “fablabs en tant que ressource communautaire” et visent à “bénéficier aux inventeurs, aux laboratoires et aux réseaux qui contribuent” (Cf. Charte des FabLabs (Fab Foundation) . Naturellement la documentation (en plus d’une base juridique libre) étaye très fortement le développement de ce système : c’est elle qui permet les ré-usages et les formes de reproductions (copies, forks, remix…).

C’est l’humain qui est au cœur de ce modèle de production, à l’opposé des enclosures développées depuis l’industrialisation, soumettant les personnes / publics / usagers à des systèmes techniques (processus, algorithmes, automatisations technologiques…) fortement contraignants, et évacuant le sens. Bernard Stiegler évoque quant à lui l’industrialisation en tant qu’elle “produit de l’entropie (dissipation de l’énergie, qui à son tour produit du désordre, de l’indifférenciation)”, toute la question portant alors sur les moyens de produire de la néguentropie (entropie inversée). Les communs représentent certainement une des solutions objectives.

⋄ Les communs comme renversement de la valeur

L'économie circulaire, sur laquelle repose notamment le modèle de la Fab City, permet de fonder une meilleure répartition de la valeur, notamment en limitant les intermédiaires et en ne produisant uniquement selon les besoins réels. L'économie contributive vise à augmenter la capacité d’agir (empowerment) des individus et sous-tend la valeur d’usage : les communs permettent de la coupler avec une approche collective, ce qui lui permet de gagner en efficience reproductive & générative. Ces deux perspectives valorisent en fin de compte ce qui augmente le vivant à long terme et conditionne les autres objectifs à cette valeur. C’est là véritablement un enjeu majeur des communs.

La valeur porte sur le vivant mais aussi sur la relation, au sein des communautés en charge d’un même commun mais aussi dans les liens & les circulations des communs entre eux. Pour reprendre les propos d’Édouard Glissant, la relation “comprise à la fois comme processus et idéal des liens tissés entre identités, véritable acception du creuset à reconnaître dans la quête réciproque, la rencontre finalement, des cultures entre elles [NDLR : et des communs entre eux] (…), qui détermine la nécessaire mutation des humanités”.


— Transitions

⋄ Les communs comme vecteur des transitions

Les communs opérants servent les transitions, en tant qu’évolutions vers un nouveau modèle (écologique, social, économique, culturel…) qui renouvelle nos usages (de consommation, de production, d’apprentissages, de création…) et nos façons de faire. Ils offrent la possibilité, trop rare encore, de bifurquer, parfois radicalement, vers un modèle global plus en phase avec nos enjeux de société et plus “capacitant”. “Il s’agit de proposer un peu moins de confort matériel individuel pour un peu plus de sécurité collective”, comme l’explique régulièrement Jean-Marc Jancovici lorsqu’il évoque les transitions énergétiques. Ces communs impliquent une attention, une approche par asymétrie, par dissonance, par signaux faibles, laissant la place et le temps nécessaire d’expérimenter une croissance soutenable.

Pascal Plantard évoque par ailleurs une anthropologie des usages, qui se prête parfaitement au risque de l’innovation et des transitions numériques, basée sur les 4 “B” : Bienveillance, Bricolage, Braconnage et Butinage. Et si nous y ajoutions “Biens communs” ?

⋄ Les communs comme condition de la sobriété écologique

Un des grands axes soulevé par le rapport de The Shift Project sur la Culture repose sur le fait qu’il faille passer d’un modèle d’accumulation (de plans successifs, de projets qui ne dialoguent jamais…) à un modèle d’adaptation. C’est là un enjeu de taille pour les communs : comment en effet les faire non pas simplement cohabiter mais dialoguer véritablement ? Créer des passerelles ? Réaliser dans une juste mesure ?

Les communs, notamment numériques, incarnent de fait la lutte contre l’exploitation du vivant, contre un expansionnisme démesuré, contre un colonialisme écocide de notre planète. La sobriété, nécessaire à cette perspective, est inhérente aux communs car en favorisant les ré-usages ils permettent de traiter en même temps la question de l’accumulation et des déchets qu’elle génère (notamment d’un même objet en de multiples lieux, puisque ce sont ses méta-données qui sont mobilisées).

Pour que la sobriété soit effective, il est essentiel de s’engager dans une contribution aux communs, en recherchant les modèles avant de les créer ex nihilo. Une fois l’objet conçu & produit, là encore, la documentation est primordiale pour faciliter les ré-usages, garantir la transparence de la démarche et renforcer la dynamique (et non le produit fini).

Enfin, si l’on peut définir les Low Tech comme des “objets, systèmes, techniques, services, savoir-faire, pratiques, modes de vie et même courants de pensée, qui intègrent la technologie selon trois grands principes : utiles, accessibles & durables” (Cf. Low-Tech Lab ), alors elles représentent un excellent outil de construction de communs opérants.

“Moins de technique et plus de partage ou de collaboration !” (Low-Tech Lab)


— Communautés & coopération

⋄ Les communs comme forme de coopération

Le modèle (classique) du rhizome proposé par Gilles Deleuze & Félix Guattari, permet d’envisager les communs comme une dynamique vivante en réseaux. Le p·matrimoine, par exemple, n’est pas (que) racine : il ne se limite pas au soutien d’un socle historique que l’on devrait protéger des effets du temps, le plus souvent en l’isolant (pour mieux le préserver) des publics auxquels il est fondamentalement destiné. En envisageant un commun, intégrant le p·matrimoine d’un lieu ou d’un collectif, il peut alors germer et proposer de nouvelles interfaces par les dynamiques coopératives, de nouveaux services numériques pour l’ensemble des personnes qui gèrent ce commun, ou polliniser un autre p·matrimoine ou un autre objet avec lesquels il dialoguera et d’où naîtra de nouvelles formes.

C’est ce métissage qu’incarne le rhizome, cette hybridation dynamique et continue des communs.

J’aime assez l’image archipellique des communs (également empruntée à Édouard Glissant), qui ne sont pas régulés par des forces exogènes, mais plutôt par la force tellurique des multiples îles qui les composent et dialoguent en souterrain. L’océan favorise l’imprévisible autant que la relation entre les communs ainsi constitués.

Enfin j’ajouterais que les communs se prêtent volontiers à l’approche fractale ou de mise en abîme. Ne s’agissant pas de créer un “super commun” (l’idée de vouloir constituer par exemple un géant européen du cloud est-elle réellement envisageable ?), il me semble plus pertinent d'envisager les imbrications des communs entre eux, les circulations entre & à travers eux. Chacun à son échelle, chacun selon ses spécialités & les spécificités des collectifs qui les régulent, chacun au bénéfice de tous les autres.

⋄ Les communs comme condition d’une dynamique de coopération

Et Delphine Misonne (IMT) de nous rappeler que “le terme de commun ne jaillit pas du droit, il est issu avant tout des pratiques collaboratives & inclusives du faire commun, mettant ainsi l’accent sur la dimension générative et mobilisatrice de cette action”.

Si la métaphore du rhizome incarne cette dynamique, le commoning — en tant que processus subjectif qui consiste à faire du commun, que “changement psychologique collectif implicite dans l’établissement d’un bien commun” (selon Tim Rayner, 2012) — est envisagé par Silke Helfrich comme “dimension vivante des processus d’engagement collectif”.

Cela sous-entend probablement qu’il n’est pas toujours possible de créer un commun, ou que tous les communs ne pourront pas être pérennisés (même si c’est là leur intention première). Les difficultés reposent ici sur l’absence de collectif pré-existant ou mobilisable, le manque d’implication de la communauté, ou l’incapacité à mettre en place des règles de gouvernance communes dès le début du processus.

⋄ Les communs comme socle technologique interopérable

Pour constituer l’humus grâce auquel se développeront ces communs (ici numériques), il est nécessaire de déployer des socles technologiques interopérables. Si nous pensons nous libérer des programmes, logiciels et services appartenant aux GAFAM/BATX, nous nous heurtons rapidement à une limite : celle du cloud (hébergement déporté). En effet, l’écrasante majorité des services numériques que nous utilisons quotidiennement (bureautique, vidéo, musique…) sont hébergés par 3 principaux leaders mondiaux (hyperscalers) du cloud computing, dans l’ordre : Amazon Web Service (AWS), Microsoft Azure et Google Cloud. Il s’agit ici de disposer d'un hébergement à l’échelle (local / national / international, au plus prêt de la communauté, du lieu & des équipes), en autogérance communautaire. Tâche complexe, surtout si l’on y ajoute les ingrédients d’une politique d’éco-responsabilité numérique. En revanche, pour ce qui est de la couche service de ce commun numérique (afin de partager les contenus, donc), j’explore ces derniers temps les possibilités de solutions de type Media Wiki ou Yes Wiki : suis preneur de vos retours si vous les explorez également.

Mais au fond, une question demeure : l’interopérabilité est-elle réellement possible ? Si l’on envisage l’obsolescence des dispositifs, les effets du design sur les fonctionnalités (pour reprendre un adage bien connu de Richard Stallman) ou les spécificités portées par chaque projet ? Trouver le service numérique le plus sobre, le plus interopérable possible — c’est-à-dire qui puisse communiquer techniquement avec le plus grand nombre de services, même anciens, notamment sur la base de référentiels communs — et le plus adaptable à ses besoins propres, n’est décidément pas une mince affaire…

Je dirais que le principe majeur à garder à l’esprit est celui de la plus grande ouverture possible des dispositifs. A l’instar des flux RSS/Atom créés par Aaron Swartz — qui diffusent en continu sur le web les contenus publiés par un service producteur, un magazine, un journal, un blog… —. Ces technologies, derrière une notoriété largement décriée voire ringardisée révèlent en réalité une formidable disponibilité des contenus créés, quel que soit le lieu, le moment et le matériel pour les lire. Ce qui les positionne toujours actuellement comme des outils au service de communs réellement opérants. De même que les API (Application Protocol Interface) qui permettent d’accéder aux bases de données d’un service, grâce à une documentation précise, des cas d’usage et une disponibilité qui se doit d’être la plus large possible afin de toucher le plus grand nombre.

⋄ Les communs comme soin

Je voudrais aborder ici la question de la charge psychologique. Tout changement de paradigme entraîne des risques psychosociaux : de nombreuses études témoignent de l’existence d’un “lien entre changements organisationnels ou technologiques (perçus par les travailleur·euse·s) et risques psychosociaux (particulièrement sur la dimension ‘exigences du travail’)”. Ces situations de tension, parfois perçues comme relativement violentes, portent par endroit les stigmates d’une résistance symptomatique au changement, qui peut se manifester de manière très variée selon les individus, entre entropie et inertie.

Que ce soit du point de vue clinique ou cognitif, c’est là un sujet essentiel si l’on souhaite coopérer sereinement & nous adapter en alliance. Les questions notamment de la complexité de nos histoires personnelles, de notre gestion émotionnelle, des inégalités cognitives dans notre capacité à traiter l’information, à élaborer des stratégies de résolution de problème, à intégrer des processus d’adaptation humains (…) doivent être (réellement) mobilisées par le collectif. Les études récentes portées sur les questions d’adaptation aux changements climatiques, envisagent par exemple la cognition comme l’un des facteurs jouant sur les individus, au même titre que la culture, l’environnement et le comportement.

Là encore, la capacité des communs à encourager les participations pair-à-pair & en coopération (du Do It Yourself au Do It With Others), favorise les échanges interpersonnels, les partages d’expériences & de ressentis, qui libèrent les blocages. Leur approche bienveillante et basée sur les besoins permet à chacune & chacun de prendre le temps d’y trouver sa place.


␥ Pour aller + loin

Quelques références bibliographiques mentionnées dans cet article et/ou qui ont inspiré sa rédaction :

  • Silvia FEDERICI, Réenchanter le monde : le féminisme et la politique des communs, Entremonde, Coll. “Rupture” n°29, avril 2022
  • Bernard STIEGLER & alii, Bifurquer (“il n’y a pas d’alternative”), Éditions Les Liens qui Libèrent, juin 2020
  • Pascal PLANTARD, Mythes, rites et tribus du numérique, In Éducation Permanente, n°219, 2019
  • Sébastien BROCA, Les communs, un projet ambigu, In Le Monde diplomatique, décembre 2016
  • Françoise LAUGÉE, Les communs : la théorie du milieu , In La Revue européenne des médias et du numérique, n°37, Hiver 2015-2016 [de nombreuses références figurent également dans cet article]
  • Collectif, Autour d’Ostrom : communs, droits de propriété et institutionnalisme méthodologique , In La Revue de la régulation (capitalisme, institutions, pouvoirs), n°14, OpenEdition / “Journals”, automne 2013
  • Ugo MATTEI, Rendre inaliénables les biens communs, In Le Monde diplomatique, décembre 2011
  • Philippe RIVIÈRE, Logiciels libres : et pourtant, ils tournent, In Le Monde diplomatique, Manière de voir n°83, octobre-novembre 2005
  • Philippe AIGRAIN, Le Temps des biens communs (au-delà du logiciel libre), In Le Monde diplomatique, octobre 2005
  • Gilles CLÉMENT, Le Jardin en mouvement, Sens et Tonka, 1994
  • Édouard GLISSANT, Poétique de la relation (Poétique III), Gallimard, 1990
  • Gilles DELEUZE & Felix GUATTARI, Mille Plateaux (Capitalisme & schizophrénie 2), Les Éditions de Minuit, Coll. “Critique”, 1980
  • Donnella & Dennis MEADOWS, Jørgen RANDERS, William W. BEHRENS III, Les Limites à la croissance (dans un monde fini) , 1972

Autres références :


Permalien

https://grouan.fr/2022/08/07/les-biens-communs-le-numerique-et-la-culture/